L’éruption de la Soufrière commémore ses 50 ans - Entretien avec Carole Berthod
Camel Boumedjmadjen
Carole Berthod
À l'occasion de la commémoration des 50 ans de l'éruption de la Soufrière, Manioc s'est entretenu avec Carole Berthod, directrice de l'Observatoire volcanologique et sismologique de Guadeloupe.
Q. 1 : Carole Berthod, vous êtes physicienne et Directrice de l'Observatoire volcanologique et sismologique de Guadeloupe, pouvez-vous nous présenter brièvement votre champ de recherches et votre laboratoire de rattachement ?
Je suis physicienne adjointe à l’Institut de Physique du Globe de Paris (IPGP) et affectée en Guadeloupe depuis 2022. Je suis actuellement directrice de l'Observatoire volcanologique et Sismologique de Guadeloupe (OVSG). Je suis pétrologue et je travaille sur les anciennes éruptions de la Soufrière de Guadeloupe dans le but de connaître le comportement de notre volcan. Un pétrologue étudie les roches des éruptions passées afin de reconstituer le trajet du magma de la source à la surface : ces études nous permettent (1) de savoir comment s’est formé le magma en profondeur, (2) d’identifier les zones de stockage du magma entre la source et la surface et les processus qui s’y déroulent, (3) et d’avoir une idée de la vitesse de remontée du magma.
Q. 2 : Les 50 ans de l’éruption de la Soufrière en Guadeloupe seront commémorés en juillet prochain, pouvez-vous décrire aux lecteurs profanes les principales caractéristiques de cet évènement volcanique ?
L’éruption phréatique de la Soufrière de Guadeloupe en 1976-1977 a été précédée par une crise sismo-volcanique. A partir de juillet 1975, l’activité sismique a augmenté jusqu’au 8 juillet 1976, date de la première éruption phréatique. Au cours de cette crise, 16467 séismes ont été enregistrés par l'Observatoire volcanologique et Sismologique de Guadeloupe, dont 153 ressentis, majoritairement localisés entre 2 et 3 km sous le niveau de la mer. Le séisme le plus important, d’une magnitude de 4.5, a été enregistré le 16 août 1976. Cette crise sismo-volcanique a été accompagnée par une augmentation de l’activité fumerollienne au sommet de la Soufrière.
Entre juillet 1976 et mars 1977, 26 éruptions phréatiques, d’une durée moyenne de 40 minutes, se sont produites impliquant un volume de 870000 tonnes de cendre et de blocs. Les autorités ont évacué plus de 73000 personnes, du sud de l’île de Basse Terre, de Vieux Habitant à Capesterre.
Q. 3 : Existe-t-il différents types d’éruptions volcaniques ?
Oui il existe différents types d’éruptions volcaniques.
Tout d’abord, abordons les éruptions magmatiques qui sont caractérisées pour une arrivée de magma en surface. On distingue deux principaux types d’éruptions magmatiques, explosives ou effusives, mais un même volcan peut engendrer les deux types d’éruption, en fonction de la composition du magma, de sa viscosité, de sa vitesse de remontée vers la surface, de sa teneur en gaz, de la présence d’eau ...
Dans les Antilles, comme dans toutes les zones de subduction, les volcans sont majoritairement de type explosif. Ce type d’éruptions se traduit par des retombées de cendres, des coulées pyroclastiques (aussi appelées nuées ardentes), des coulées de laves, des avalanches de débris, ou encore des lahars (coulées de boues issues du mélange des cendres volcaniques et de l’eau).
La Soufrière est un volcan produisant des éruptions magmatiques ET phréatiques. Une éruption phréatique se produit lorsque le magma porte à très haute température l'eau souterraine. La température très élevée du magma engendre une vaporisation de l'eau quasi instantanée. La surpression de la vapeur déclenche alors une explosion avec émission de gaz et projections de boue, de cendres, de roches et de bombes volcaniques. Dans ce cas-là, contrairement aux éruptions magmatiques, le magma n'atteint pas la surface.
Q. 4 : Quels sont les principaux dispositifs d’observation de l’activité volcanique de la Soufrière ?
L’Observatoire Volcanologique et Sismologique de Guadeloupe s’appuie sur un réseau multiparamètres pour suivre l’activité de la Soufrière
- Des stations sismiques sont présentes sur les flancs du volcan et permettent d’enregistrer l’activité sismique associée au volcan
- Des stations GNSS également dispersées surtout autour du volcan et dans le sud de Basse Terre, ainsi que des inclinomètres en forage, permettent de suivre en continu les déformations du volcan. En parallèle, nous réalisons des mesures d’écartement (extensométrie) des grande failles présentes au sommet du volcan toutes les 6 semaines pour voir si les failles s’ouvrent ou se referment.
- Les sources hydrothermales présentes sur les flancs de la Soufrière (comme par exemple Bains jaunes, ou Bains Chauds Matouba) sont prélevées pour analyser leur composition. Il en est de même pour les fumerolles présentes au sommet : une dizaine de ces fumerolles sont suivies tous les mois.
- Enfin nous assurons un suivi thermique du volcan en réalisant des mesures de températures ponctuelles sur les sources et les fumerolles. Cela se fait soit en utilisant des sondes thermiques soit à l’aide d’une caméra thermique pour les zones inaccessibles. Nous avons également un drone qui nous permet de prendre du recul et de voir le dégagement de la chaleur sur l’ensemble du dôme.
Toutes ces données sont traitées et présentées dans les bulletins mensuels distribués aux autorités et à la population (https://www.ipgp.fr/communiques-et-bulletins-de-lobservatoire)
Q.5 : Les volcanologues sont-ils en mesure de prévoir les éruptions ?
Nous ne pouvons pas prévoir les éruptions, c’est-à-dire savoir quand et comment se fera la prochaine éruption. En revanche, nous sommes en mesure, grâce à notre réseau de surveillance, de détecter une remontée de magma vers la surface. Cette remontée du magma se traduira par (1) une activité sismique importante sous le volcan, (2) une déformation (gonflement) du volcan, (3) un changement de la composition de gaz des fumerolles et par (4) une augmentation de la température des sources thermales, des fumerolles, ainsi que dans le sol au sommet de la Soufrière. Ces signaux nous permettent d’anticiper une potentielle éruption à venir et d’établir des scénarios d’évolution de l’activité au fur et à mesure qu’elle change.
Pour aller plus loin
Ivan Vlastélic, François Beauducel, Arnaud Burtin, Jordane Corbeau, Jean-Bernard de Chabalier, et al.. L’Observatoire Volcanologique et Sismologique de Guadeloupe (IPGP) : Missions, réseaux et bilan de l’activité sismique régionale.
11° Colloque national de l’Association Française du Génie Parasismique, Association Française du Génie Parasismique, Nov 2023, Le Gosier (Guadeloupe), France. ⟨hal-04245172⟩
Citer cet article
Copier les références de l’article